Premier épisode
Puisqu'il faut bien commencer quelque part, commençons tout de suite dans un joyeux bordel.
Souvent, on me demande combien de temps me prend l’écriture d’un scénario.
C’est en fait très difficile à quantifier, tant les choses se développent dans la tête bien avant le premier mot sur le papier, et elles continuent de le faire jusqu’au point final.
Pendant ces deux dernières années, j’ai très peu écrit, je n’ai pas réussi à avancer sur mes projets. Pourtant mes histoires continuaient d’avancer. Je n’arrivais juste plus à les capturer sur le papier.
Dans cette nouvelle newsletter, je vais vous raconter ma reprise. Le moment où j’ai retrouvé mon stylo, ré-accroché mon petit badge ‘scénariste’ sur ma veste de travail.
Il va cependant falloir remonter en arrière pour vous raconter cette histoire.
Je travaille toujours sur plusieurs projets en même temps, déjà parce qu’en tant que scénariste on n’a financièrement pas le choix, mais aussi parce qu’on n’a jamais une seule histoire à la fois qui mature dans notre tête, et qu’en passant deux ans sans écrire, ça a sérieusement commencé à se bousculer au portillon.
Dans cette newsletter je passerai donc d’un projet à l’autre. Je vais tout faire pour qu’on arrive à suivre, pour que vous puissiez faire connaissance avec ces histoires qui, dans quelques années je l’espère, seront des livres. Comme ça vous les connaitrez déjà un peu, vous saurez ce qu’on a vécu elles et moi.
On commence avec Transparente, un projet de bd pour ado qui m’a, je crois, permis de me rappeler que je savais écrire des histoires.
On va remonter quelques années en arrière, pour en arriver à ce jour-là.
Confinement. 2020.
J’écris une micro-nouvelle d’après le mot-thème ‘transparent’. L’histoire d’une adolescente dont le corps devient progressivement transparent pendant qu’elle doit s’habituer à une nouvelle vie qui ne lui plait pas beaucoup.
Au fil des ans, j’ai écrit quelques centaines de micro-nouvelles (vous pouvez retrouver les dernières gratuitement sur mon patreon) mais certaines prennent tout de suite une texture, une densité différente. Pendant que les autres décident d’aller gambader ailleurs, celles-ci viennent sagement s'asseoir à côté de moi.
On a visiblement d’autres choses à se raconter, d’autres aventures à vivre. Pas tout de suite, plus tard. De temps en temps, je sens leurs regards se poser sur moi. Mais quand il sera véritablement temps de partir en voyage ensemble, on le saura.
Pour cette histoire-là pourtant, je ressens tout de suite une certaine forme d’urgence, un potentiel. Très vite, j’adapte l’histoire en scénario.
Il fait une trentaine de pages, je l’aime beaucoup mais il ne dit rien de plus. Juste ‘Je suis une bd en fait.’ puis mon héroïne retourne s'asseoir, elle n’a toujours pas de véritable histoire.
Quelques années plus tard, il me semble que je parle de ce projet à la dessinatrice Thalie.
En évoquant ce texte, je réalise que la fin de cette nouvelle, où l’héroïne fait la connaissance d’une fille de sa classe, est en fait un début. Que mon texte n’était jusque là qu’une introduction, que ce qui est intéressant là-dedans, c’est cette histoire d’amitié sur laquelle se clôturait ma nouvelle et mon scénario.
Je veux parler de ces amitiés adolescentes si intenses qu’elles en deviennent toxiques parce qu’on s’embarque dans des conneries plus grandes que nous. J’ai envie de montrer le revers de la médaille de ces moments-là, dire qu’il n’y a pas les enfants sages d’un côté et les mauvaises fréquentations de l’autre, mais deux trajectoires abîmées qui s’entrechoquent.
J’ai vraiment envie de parler de tout ça. J’entrevois même quelques scènes, mais c’est tout. L’histoire me file toujours entre les mains.
Elles sont désormais deux, assises à côté de moi. Elles ne bougent pas, elles m’attendent.
En parallèle de tout ça, je rencontre plusieurs éditeurices qui me disent rechercher de la romance. J’ai regardé et lu tellement de romcom, je sais que je suis faite pour en écrire, qu’une part de moi n’aspire qu’à ça.
Mais je veux écrire une romance hétéro. Parce que c’est ce que je lis et regarde le plus, et que j’y vois tellement de choses à déconstruire. Cette envie n’est cependant qu’un peu de petit bois pour alimenter mon brasier, une contrainte, pas un véritable point de départ.
Je veux écrire une histoire juste et jolie, pas juste faire une checklist de ce que devrait être l’amour déconstruit. Il manque toujours l’étincelle.
L’amour flotte dans l’air, lui aussi vient s'asseoir à côté de moi. Peut-être à côté des deux filles, je n’y fais pas attention. Leur histoire est une histoire d’amour amical, pas d’amour amoureux, il n’y a a priori pas de lien entre ces idées.
Rien ne vient me contredire. Personne n’est pressé à part moi.
Janvier 2025
Quelques phrases échangées sur instagram avec un éditeur qui évoque des projets de romance qu’on lui a présenté.
Depuis qu’on m’en demande, je vis chaque parution, chaque évocation d’une bd avec de la romance comme une désagréable piqûre de rappel que mon projet à moi n’est toujours qu’un petit nuage d’amour qui flotte pas loin de ma tête en attendant que je lui trouve un décor et des personnages à habiter.
J’évoque mon blocage, cette idée fixe d’écrire une romcom hétéro qui ne soit pas problématique. L’éditeur lance qu’il faut peut-être partir des traumas. Que le conflit peut se trouver là.
C’est un échange de quelques lignes, coupé je crois par ma fille que j’essayais d’endormir ou qui allait dîner. J’ai juste répondu ‘tu as raison’ avant de poser mon téléphone pour revenir à mon bébé.
Mais quelque part au fond de moi, j’ai senti le sol se fissurer sous mes pieds. Il y a des moments où l’on comprend qu’il se passe un truc même si on ne sait pas quoi.
Le sol s’ouvre donc en mode précipice et le petit nuage d’amour pose sur moi un regard amusé, féroce, provocateur, pendant que j’essaie d’être toute présente pour ma fille.
Son regard dit ‘Tu ne posais pas la bonne question.’
C’est souvent comme ça, quand on pense avoir un point de départ pour une histoire mais que le feu ne prend pas. On ne pose pas la bonne question.
Je fais enfin un pas de côté. Je pense aux traumas qui s’entrechoquent. Ça frémit tout près. Je me demande alors : qu’est ce que j’aime VRAIMENT, moi, dans la romance ?
Je pense au manga Sawako, je pense à ces shojos qui ne racontent pas juste une romance. Des récits où l’on assiste à la formation d’une bande d’ami.e.s avec, parmi les différentes histoires, une histoire d’amour. Je pense aux romcoms que j’ai lues récemment et où celles que j’ai finalement vraiment aimées contenaient surtout de belles histoires d’amitié.
Je sens deux autres regards posés sur moi. Je tourne la tête et je les vois. Mes deux amies qui vont s'abîmer sans le vouloir. Elles sourient.
Elles ne sont plus deux. Iels sont toute une bande. Iels s’aiment. Iels vont s'abîmer et se réparer.
J’étais trop penchée sur mes petites idées pour voir la scène en entier.
Maintenant, on a une histoire à raconter.
La suite au prochain épisode.


Merci de partager ton aventure scénaristique avec nous. Je trouve ce premier épisode formidable !