Episode 5
Où je peux enfin me donner un genre en citant Shakespeare parmi mes inspirations (ou presque).
Il serait naïf et un peu prétentieux de penser qu’il m’a suffi de quasiment arrêter d’écrire pendant deux ans et de contempler mon plafond pour progresser.
Ça a joué, d’abord parce que ça m’a servi à vraiment me souvenir d’à quel point l’écriture est ma manière de parler la plus naturelle (quand on ajoute la pression de la rémunération et du regard d’autrui à une part de nous-même, ça vient quand même tout foutre en l’air dans notre rapport à cette part de nous), mais c’est aussi parce que pendant tout ce temps, j’ai lu, beaucoup, regardé quelques films et séries, écouté des podcasts par-ci par-là. Je suis allée voir des expos, et même une fois une pièce de théâtre.
J’ai appris des choses sur la flore de mon jardin et observé sa faune.
Mes deux grands sont devenus des ados et toutes les cartes ont été rebattues dans notre relation. J’ai observé ma petite dernière grandir jour après jour.
J’essaie de faire la liste, mais on n’a jamais totalement conscience de tout ce qui nous transforme.
Je vois cependant deux moments-clés, deux points de bascule, qui ont joué un rôle déterminant dans l’évolution de mon écriture.
Je suis donc allée au théâtre.
Je suis plus précisément allée voir Julius Caesar, une pièce de Shakespeare, adapté et mis en scène par Arthur Nozyciel.
Je ne suis pas familière du théâtre. J’ai grandi avec la musique et les concerts, la peinture, la photo et les expositions, le cinéma, la littérature, mais je ne crois pas me souvenir qu’on m’ait jamais emmenée au théâtre au-delà des sorties scolaires.
C’est marrant parce que quand j’essaie d’expliquer à quoi ressemble un scénario de bd, je fais toujours l’analogie avec une pièce de théâtre.
Je dis : vous avez déjà lu une pièce de théâtre ? Et bien un scénario ça ressemble pas mal à ça.
Pendant que je vous l’écris, je découvre tout à coup mon nez au milieu de ma figure.
De même qu’un scénario de bd n’est pas fait pour être lu en l’état, mais mis en scène par un.e dessinateurice, le théâtre n’est pas pensé pour être lu.
Il est fait pour être mis en scène, interprété, vécu. C’est évident maintenant que je l’écris mais il m’a fallu tout ce temps-là pour voir ce qui clochait dans mon raisonnement.
Je ne serais sans doute pas allée au théâtre si ça n’avait pas été pour mon amoureux, amateur de Shakespeare, à qui j’avais offert des places. Et en y allant je voyais toujours ça comme ça. J’y allais pour lui, moi ça ne me concernait pas vraiment.
En plus rien n’était fait pour rendre ça accessible : c’était du Shakespeare, mais transposé dans l’Amérique des 50’s, interprété en VO par une troupe américaine, avec un petit panneau lumineux accroché au plafond de la scène où défilait la traduction en français. (J’ai bien essayé de suivre en anglais mais je suis assez loin d’être bilingue, et c’était tout de même du Shakespeare…)
Sans compter que la pièce durait 3h40 et qu’on était parfaitement épuisés.
En bref, pour quelqu’un qui n’est pas très familière du théâtre, voilà une entrée en matière exigeante, escarpée, pas des plus confortables…
Pourtant, j’ai adoré, de bout en bout, cette expérience déstabilisante et merveilleuse.
Et je vois bien, après coup, que ce moment a provoqué un basculement en moi, qui m’a fait quitter ma place, planquée derrière le judas de ma porte, pour m’obliger à monter sur scène.
Ça m’a permis de ne plus voir mes personnages secondaires et mon décor comme des êtres inanimés dont je serais la marionnettiste mais comme une troupe vivante, habitée, qui attendait qu’on se parle enfin.
Parce que oui le théâtre se vit, le théâtre est fait d’une multitude de dimensions qui m’ont fait percevoir avec plus d’acuité toutes les dimensions d’une bande dessinée dont le scénario n’est que la première strate.
En parallèle, il y a eu autre chose. Il y a eu ma lecture de Scholomance. C’est compliqué d’expliquer ce que j’ai compris avec cette trilogie young adult écrite par Naomi Novik parce que je ne sais pas si ça spoilerait (je ne crois pas, mais dans le doute je ne vais pas trop en dire).
Ce récit prend place dans une école de magie où les élèves peuvent se faire tuer à tout instant.
Quand on écrit, et qu’on lit, souvent (ou alors c’est juste moi ?) on a ce truc d’analyser tout ce que font les autres, et ça peut vite nous sortir de notre plaisir de lecture.
Mais quand ce qu’on est en train de lire et d'analyser malgré nous est vraiment bien fait, alors c’est un plaisir particulier. Comme si on comprenait tout à coup comment un.e très bon.ne magicien.ne réalise son tour.
Quand on comprend comment fonctionne un petit tour de passe-passe, la magie retombe comme un soufflé. Mais si l’astuce est de haute volée, alors le plaisir en est décuplé.
La façon dont Naomi Novik construit sa magie dans l’univers de Scholomance m’a beaucoup appris sur l’écriture. J’ai mis plus de deux tomes à comprendre le truc (et aussi bien il n’y a aucun truc et j’ai tout inventé), mais ça a été comme si tout mon rapport à l’écriture était remodelé.
Parce qu’elle m’avait poussée à jeter un œil dans ses coulisses avec la générosité de celle qui maîtrise si bien sa magie à elle, raconter des histoires, qu’elle n’a rien à cacher. Ça m’a vraiment donné confiance en moi. Grâce à elle, je comprends mieux comment créer, à mon tour, ma propre magie.
Dans Libérez votre créativité, Julia Cameron nous enjoint vraiment à saisir toutes les opportunités qui se présentent pour nourrir notre créativité. Ça peut être une sortie, un film, une lecture, n’importe quoi en fait où pourrait se nicher l’inspiration. Parfois (souvent) il ne va rien se passer de spécial, mais parfois, de façon parfaitement inattendue, une expérience va modifier quelque chose en nous. Nous inspirer, nous ouvrir d’autres portes, changer notre vision du monde.
Je n’imaginais pas une seconde qu’aller au théâtre (dans l’idée de faire plaisir à quelqu’un d’autre) ou me plonger dans les délices d’un roman young adult (dans l’idée de me vider le cerveau) remodèlerait mon rapport à ma propre écriture.
Et ça aussi c’est une forme de magie.
………..
Merci une nouvelle fois de m’avoir lue. Je vous souhaite, vous aussi, des expériences imprévisibles qui vous bousculent et vous changent, comme des pas de côté. Prenez soin de vous, et à très bientôt.
Elsa


Que j’aime te lire, c’est comme un voyage dans tes pensées, je les imagine gambader, s’arrêter, observer puis s’émerveiller. Elles viennent s’éclairer à toi, à nous, au travers de tes mots. Je crois comprendre ce que tu dis par ma propre expérience, personnelle et sensible. Hier, je me suis rendue à une journée diffusion de documentaires en vue d’une action culturelle au mois de novembre. Le troisième film que j’ai visionné m’intéressait sur le papier : un homme à la recherche de son amnésie traumatique, 40 ans après un événement dont il a tout oublié. Le parcours, l’investigation comportent leurs intérêts pour moi. Mais j’ai été déçue, je n’ai pas été sensible, j’ai attendu mais il manquait quelque chose de l’ordre de la proximité. J’avais besoin de me reconnaître, de m’identifier. Finalement, j’ai aimé ce film mais pas pour les raisons qui m’ont fait le regarder : le réalisateur et victime du traumatisme a pris le parti de nous montrer comment on pense un documentaire, comment on Marie la musique au dessin, à l’image, comment les bruits en off doivent donner vie aux mouvements, nous investir, je dirai. Je n’avais pas idée de cela, même si cela me semblait naturel, le millimètrage, le détail, la construction étape par étape. Je ne suis pas créative, autrice, artiste mais je crois que si je l’avais été, ce film m’aurait impactée de la même manière que la pièce de théâtre l’a fait sur toi. Ce sont des micros épiphanies qui offrent un nouveau jour sur la vie ou des fragments d’entre elles. C’est vivifiant. Je suis heureuse que tu vives cela et encore plus que tu nous le partages. Merci pour ta générosité.